Butyrospermum Parkii : l’Histoire Derrière le Nom du Karité

Publié le 23 Février 2026 par Trésors d’Afrique

Si vous lisez attentivement la liste des ingrédients (INCI) de vos soins naturels, vous avez du constater qu'un nom revient souvent : Butyrospermum parkii.

Un terme latin technique, que l’on retrouve dans des milliers de formulations cosmétiques à travers le monde. Mais ce nom n’est pas neutre. Il porte une histoire.

Derrière cette appellation scientifique se cache en réalité l’un des arbres les plus emblématiques d’Afrique de l’Ouest : le karité. Mais aussi celle d'un homme : Mungo Park, explorateur écossais du XVIIIᵉ siècle.

Comprendre ce nom, ce n’est pas seulement décoder une classification botanique. C’est interroger la manière dont certaines richesses africaines ont été décrites, nommées et intégrées aux systèmes de connaissance internationaux, et ce que cela implique encore aujourd’hui.

Pourquoi les plantes portent-elles des noms latins ?

Infographie expliquant la nomenclature botanique du karité Butyrospermum parkii, avec distinction entre genre et épithète spécifique et référence à Mungo ParkLes plantes possèdent de nombreux noms selon les langues, les régions ou les traditions locales. Pour éviter toute confusion, les botanistes ont progressivement adopté un système universel de nomenclature fondé sur le latin, permettant d’identifier chaque espèce de manière précise et reconnue à l’échelle internationale.

Ainsi, chaque plante se voit attribuer un nom composé de deux éléments : le genre et l’épithète spécifique. Et dans Butyrospermum parkii :

  • Butyrospermum qui signifie littéralement « graine à beurre » (butyro = beurre, spermum = graine), en référence directe à l’amande riche en matière grasse.
  • Parkii qui désigne la personne à laquelle l’espèce a été dédiée, selon une pratique fréquente aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, où de nombreuses plantes ont été nommées en hommage à des explorateurs ou naturalistes ayant contribué à leur description scientifique.

Ce système de classification, encore utilisé aujourd’hui, a permis d’unifier la connaissance botanique mondiale. Il s’est toutefois construit dans une période durant laquelle de nombreuses ressources végétales déjà connues localement ont été intégrées aux registres botaniques internationaux à partir de récits d’exploration.

Mungo Park et l’histoire du nom parkii

Illustration historique représentant Mungo Park et l'arbre à karité Butyrospermum parkii, symbole de la botanique coloniale et de la filière du beurre de karité en Afrique de l’OuestL’épithète parkii renvoie au nom de Mungo Park, médecin et explorateur écossais de la fin du XVIIIᵉ siècle (1771–1806). Envoyé par la “African Association” de Londres pour explorer le bassin du fleuve Niger, il décrivit un arbre produisant une amande riche en matière grasse, largement utilisée par les populations locales pour l’alimentation, les soins de la peau et divers usages domestiques.

Ses observations ont contribué à faire connaître cette ressource en Europe, à une période où les puissances coloniales s’intéressaient de plus en plus aux matières premières issues du continent africain.

L'arbre n’a pourtant pas été « découvert » au sens réel du terme : il était déjà connu, nommé et valorisé depuis longtemps par les populations africaines, qui maîtrisaient ses usages alimentaires, médicinaux et techniques bien avant son entrée dans les archives scientifiques européennes.

Une distinction s’impose toutefois : la description scientifique marque l’enregistrement d’un savoir dans un système de classification international ; elle ne correspond pas à la naissance de la connaissance elle-même.

Le mythe de la « découverte »

L’usage du nom parkii reflète également une manière ancienne de produire la connaissance scientifique : pendant longtemps, une ressource entrait officiellement dans les archives botaniques occidentales au moment où un explorateur européen la décrivait ou la cartographiait. Cette logique a parfois laissé croire que certaines plantes n’existaient pour la science qu’à partir de ce moment-là.

En réalité, le karité occupait déjà un rôle socioculturel clé dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest bien avant ces récits d’exploration.

Dès le XIVᵉ siècle, le voyageur marocain Ibn Battûta mentionne le beurre issu de cet arbre lors de son voyage dans l’empire du Mali, attestant l’ancienneté de ses usages alimentaires et domestiques.

Les noms locaux racontent eux aussi cette profondeur historique :

  • Kaarité ou ghariti en wolof, à l’origine du terme français karité
  • Si en bambara, qui a donné le mot anglais shea
  • Kade en haoussa

Sur le continent, l’arbre est également surnommé « l’or des femmes », expression qui rappelle son rôle économique et social central dans les communautés rurales.

Une forêt qui n’a rien de sauvage…

Arbre de karité Vitellaria paradoxa dans un paysage sahélien en AfriqueContrairement à une idée encore répandue aujourd’hui, les paysages à karité ne sont pas des forêts sauvages laissées intactes. Bien au contraire, ils constituent des parcs agroforestiers façonnés par les pratiques agricoles humaines depuis des siècles. Lors de la mise en culture des parcelles, certains arbres, notamment les karités les plus productifs, sont volontairement conservés, créant un paysage où cultures vivrières et arbres fruitiers coexistent.

Le karité n’est donc pas seulement un arbre spontané des savanes africaines. Il est aussi le résultat d’une sélection humaine réfléchie, inscrite dans des systèmes agricoles traditionnels particulièrement sophistiqués, bien avant l’émergence contemporaine des modèles d’agroforesterie durable.

Ces paysages, entretenus par les communautés rurales, contribuent encore aujourd’hui à la fertilité des sols, à la biodiversité locale et à la résilience des systèmes agricoles sahéliens.

De Butyrospermum à Vitellaria paradoxa

Avec l’évolution des connaissances botaniques, la classification scientifique du karité a été révisée. Le passage de l’appellation Butyrospermum parkii à Vitellaria paradoxa résulte principalement de révisions taxonomiques fondées sur l’étude comparative des caractères morphologiques, puis sur les avancées phylogénétiques permettant de mieux comprendre les relations entre les espèces végétales.

Au fil de ces travaux, les botanistes ont estimé que l’espèce devait être intégrée au genre Vitellaria, jugé plus conforme à sa position réelle dans la famille des Sapotacées. Le nom Vitellaria paradoxa est ainsi devenu l’appellation scientifique officiellement acceptée dans la taxonomie moderne, tandis que Butyrospermum parkii subsiste encore dans certaines nomenclatures réglementaires, notamment dans l’industrie cosmétique, où les mises à jour terminologiques sont parfois plus lentes.

Si cette évolution est avant tout scientifique, elle peut aussi être lue, symboliquement, comme un éloignement progressif des anciennes pratiques consistant à nommer certaines espèces d’après des explorateurs ou naturalistes européens.

Les véritables expertes de la filière

Femmes productrices de karité lors de la collecte des fruits dans les parcs à karité en Afrique de l’Ouest. Plus précisément au Mali. Crédit photo : tresorsdafrique.frDepuis des générations, les femmes assurent la collecte, la transformation et la production du beurre de karité. Elles maîtrisent l’ensemble du processus : séchage, concassage, torréfaction, barattage et purification. Derrière chaque kilo de beurre se trouvent des heures de travail physique exigeant et de techniques transmises au sein des familles.

Ce n’est d'ailleurs pas sans rappeler un fait que peu connaissent : à l’époque coloniale, au début du XXᵉ siècle, cette complexité avait déjà été niée. L’administration considérait les noix de karité comme un simple "produit de cueillette" que les populations n’avaient, selon les termes des circulaires de l'époque, "que la peine de ramasser".

Cette vision réductrice a permis de transformer les amandes de karité en véritable monnaie fiscale, les intégrant officiellement à la liste des produits collectés pour le paiement de l’impôt colonial (impôt de capitation).

L'objectif était clair : faire en sorte que les colonies de l'Afrique Occidentale Française (AOF) ne coûtent rien à la métropole en exploitant une ressource perçue à tort comme "sans effort". Et parce que la ressource était perçue comme gratuite et sans effort, les prix payés aux productrices étaient maintenus extrêmement bas.

Aujourd'hui encore, dans la chaîne de valeur mondiale du karité, les productrices restent souvent les moins rémunérées. L’essentiel de la valeur économique se concentre lors des étapes de transformation industrielle, de formulation cosmétique et de commercialisation internationale, majoritairement réalisées hors des zones de production. Autrement dit, les territoires producteurs fournissent la ressource et le travail initial, tandis que la plus grande partie de la valeur ajoutée est captée ailleurs.

Dans de nombreuses campagnes marketing internationales, les femmes productrices sont mises en avant pour incarner l’authenticité, le naturel ou la tradition. Leurs images renforcent le récit d’un produit « pur » et « ancestral ». Pourtant, cette mise en scène visuelle ne s’accompagne pas toujours d’une réelle valorisation économique de leur travail. Très souvent, le beurre artisanal qu’elles produisent est ensuite exporté, puis raffiné pour y être standardisé et intégré à des formulations industrielles qui effacent précisément ce savoir-faire qu’elles incarnent.

Mettre en avant les productrices tout en commercialisant un beurre de karité raffiné, désodorisé et uniformisé sans reconnaissance claire de leur rôle ni amélioration substantielle de leur rémunération pose une question simple : que valorise-t-on réellement, la tradition, ou son image ?

Le karité n’est pas qu’un simple actif de formulation. C’est le travail de millions de femmes. Et chaque choix, qu’il soit industriel ou commercial, a des conséquences directes sur leurs revenus, leur autonomie et l’avenir de leurs communautés.

Cette réalité se lit aussi dans l’histoire même de l’arbre, jusque dans la manière dont il a été nommé et inscrit dans les classifications scientifiques.

Au-delà du nom, un patrimoine vivant

Noix de karité dans la main et beurre de karité brut traditionnel en arrière-planComprendre l’histoire du nom Butyrospermum parkii ne consiste pas seulement à décoder une appellation scientifique. C’est replacer le karité dans une trajectoire historique plus large, où se croisent savoirs agricoles anciens, classifications scientifiques modernes et enjeux économiques contemporains.

La description botanique a surtout inscrit dans les archives scientifiques internationales une ressource déjà connue, cultivée et valorisée depuis des siècles par les populations locales. Et malgré son intégration progressive aux circuits économiques mondiaux, les paysages agroforestiers, les techniques artisanales de transformation et les réseaux de coopératives féminines témoignent encore de la continuité de ces savoir-faire.

Ce parcours rappelle une réalité essentielle : l'arbre de karité constitue une ressource stratégique pour les économies rurales de nombreux pays africains, dont la valorisation locale, la transformation et la reconnaissance économique restent des enjeux majeurs.

Alors, la prochaine fois que vous utiliserez un beurre de karité non raffiné, souvenez-vous : vous n’appliquez pas seulement un produit de soin, mais le résultat d’un savoir-faire transmis depuis des siècles et d’une économie rurale dont l’équilibre dépend encore des choix que nous faisons aujourd’hui.

Références

  1. EBSCO Research Starters. (s.d.). Mungo Park. Disponible sur : https://www.ebsco.com/research-starters/history/mungo-park
  2. Mesplé-Somps, S., Cogneau, D., Knebelmann, J., & Dupraz, Y. (2022). Fiscalité des États africains : le poids de l’héritage colonial. The Conversation. Disponible sur : https://theconversation.com/fiscalite-des-etats-africains-le-poids-de-lheritage-colonial-185453
  3. Rousseau, K. (2016). Political ecology du karité : relations de pouvoir et changements sociaux et environnementaux liés à la mondialisation du commerce des amandes de karité. Cas de l’Ouest du Burkina Faso. Thèse de doctorat, AgroParisTech / CIRAD. Document PDF.
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Écrit par

Atoumasamba SISSOKO➤

Fondatrice de Trésors d'Afrique Conseillère en médecine prophétique*
À travers ses articles, Atoumasamba partage son expertise des plantes médicinales africaines et des savoirs traditionnels, pour accompagner celles et ceux qui cherchent des solutions naturelles et accessibles pour prendre soin de leur santé au quotidien.
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