Ibn Battûta : Premier Ambassadeur du Beurre de Karité au XIVe Siècle ?

Publié le 1 Mars 2026 par Trésors d’Afrique

Bien avant que les laboratoires cosmétiques modernes ne s’emparent du beurre de karité, et bien avant que les botanistes européens n’en fassent l’inventaire, un homme avait déjà perçu l’immense valeur de cette matière grasse végétale.

Cet homme, c’est Ibn Battûta, célèbre voyageur marocain et juriste musulman d’obédience malikite. Il est connu pour avoir été l’un des premiers à relater l’importance du beurre de karité dans son récit al-Rihla (« Le Voyage »). Il y décrit un produit déjà utilisé à des fins culinaires, thérapeutiques et cosmétiques, faisant partie intégrante de la vie quotidienne des africains et jouant un rôle socioculturel important.

Aussi, en replongeant dans ses écrits du XIVe siècle, on réalise que l’histoire du karité n’est pas celle d’une « découverte » occidentale menée par des explorateurs comme Mungo Park, mais bien celle d’un héritage souverain célébré depuis le Moyen-Âge par les populations locales.

Le karité : un patrimoine vivant, sculpté par l'homme depuis 2 000 ans

Paysage sahélien en Afrique de l’Ouest avec formations rocheuses et parc agroforestier à karitéAu-delà des récits de voyageurs arabes ou européens, les données archéologiques révèlent une réalité encore plus ancienne : le karité n’était déjà plus une ressource « sauvage ». Et pour cause, les preuves archéologiques découvertes au Burkina Faso sont formelles : les populations locales sélectionnent et transforment les amandes de karité depuis plus de 2 000 ans.

Ce que les explorateurs ont pris pour des forêts naturelles étaient en réalité des « parcs à karité » : de véritables paysages culturels façonnés par des générations d'agriculteurs. Grâce à une technique de défrichement sélectif, les arbres les plus productifs étaient délibérément protégés et intégrés aux champs de mil et de sorgho, créant un système agroforestier unique au monde. Transmis comme un héritage familial, chaque arbre devenait le témoin d'une gestion durable de la terre.

Cette économie ancienne reposait déjà sur une organisation sociale stricte, où les femmes occupaient (et occupe encore) une place centrale. Gardiennes d'un savoir-faire complexe et exigeant, elles apprirent à tirer parti du fruit issu de l'arbre de karité pour en faire en un produit d'exception surnommé « l'Or des femmes ».

Ainsi, lorsque Ibn Battûta ou Mungo Park décrivent le karité, ils ne « découvrent » rien : ils ne font que mettre des mots sur un héritage millénaire, préservé par la tradition orale et le travail des femmes, qui attendait simplement d'être révélé au reste du monde.

=> Voir notre infographie sur l'histoire du karité au fil des siècles.

Ibn Battûta et la tradition savante du monde musulman

Cap Spartel à Tanger au Maroc, ville natale d’Ibn Battûta, explorateur musulman du XIVe siècle.Cap Spartel (Tanger), lieu emblématique de la façade maritime marocaine, berceau d’Ibn Battûta.

Ibn Battûta, de son vrai nom (Abû ʿAbd Allâh Muḥammad ibn ʿAbd Allâh al-Lawâtî al-Ṭandjî ibn Baṭṭûṭa), est un explorateur et érudit marocain né à Tanger en 1304 et mort entre 1368 et 1377. Juriste malikite de formation, il entreprend à partir de 1325 un vaste périple qui le conduit à travers l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Asie centrale, l’Inde et l’Afrique subsaharienne.

Son récit, connu sous le nom de Riḥla (« Le Voyage »), combine observations géographiques, politiques, culturelles et sociales, témoignant de la diversité du monde islamique médiéval. Redécouverte au XIXe siècle, cette œuvre constitue aujourd’hui une source historique et ethnographique majeure. Ibn Battûta est sans doute le plus grand voyageur de son temps, à tel point d'être souvent comparé à Marco Polo pour l’ampleur de ses voyages.

Le regard qu’il porte sur les sociétés qu’il visite ne relève pas du simple récit d’aventure. Il s’inscrit dans une tradition intellectuelle de l'époque, où l’observation des peuples, des ressources naturelles et des pratiques médicinales faisait partie intégrante de la transmission du savoir.

Les savants de cette époque ne décrivaient pas seulement les territoires : ils consignaient également les usages alimentaires, thérapeutiques et artisanaux qui structuraient les sociétés. C’est cette même méthode qu’il appliqua à l’observation du karité, de l’arbre jusqu’au beurre.

Le voyageur infatigable aux portes du Mali

Grande mosquée en banco à Djenné au Mali, architecture soudano-sahélienne emblématique de l’Afrique de l’OuestEn 1352-1353, après plus de deux décennies de voyages à travers le monde musulman, Ibn Battûta entreprend un périple transsaharien (qui au passage, sera le dernier) vers l’Empire du Mali, l’une des puissances les plus prospères d’Afrique de l’Ouest.

Il traverse les routes caravanières du désert, séjourne à Walata (actuelle Mauritanie), puis rejoint les centres politiques du royaume, alors gouverné par Mansa Souleyman, frère du célèbre Mansa Moussa.

Son récit offre un témoignage rare et précieux sur l’organisation politique, les échanges commerciaux et les ressources du territoire.

Sa rencontre avec le « Gharti »

Écosystème du karité : tronc de l’arbre, fruit tombé au sol, noix de karité, et beurre de karité une fois finiC’est au cours de son séjour dans l’Empire du Mali, qu'Ibn Battûta consigne l’existence d’un fruit local qu’il nomme le gharti, terme encore souvent utilisé chez les soninké.

Dans son récit, il décrit ce fruit avec précision qu'il compare à une poire — ou, selon certaines traductions, à une prune — et explique comment les populations locales en extraient une matière grasse précieuse en écrasant son noyau.

Pour lui, le beurre obtenu à partir de l’amande de ce fruit n’est pas une simple curiosité botanique. Il constitue déjà, à cette époque, un élément structurant de l’économie locale et des pratiques quotidiennes.

Usages du beurre de karité : le témoignage d’Ibn Battûta

Ce qui frappe avant tout dans le témoignage d'Ibn Battûta, c'est la polyvalence incroyable du beurre de karité, qu’il observe à chaque étape de la vie quotidienne de l'époque :

  • Dans l'alimentation : Il note que cette huile est la matière grasse de base pour la cuisine et qu'elle sert spécifiquement à frire des beignets.
  • Comme premier soin cosmétique : Déjà à ce moment là, le beurre est utilisé comme onguent pour s'oindre le corps, protégeant la peau des agressions du climat sahélien.
  • Comme source de lumière : Le beurre de karité alimente les lanternes, éclairant les nuits sombres.

Le beurre de karité était aussi utilisait dans des usages architecturaux ingénieux

Enfin, parmi les observations les plus surprenantes rapportées par Ibn Battûta figure l’utilisation du beurre de karité dans certaines techniques de construction traditionnelles de l’Empire du Mali.

Le voyageur mentionne qu’il était parfois incorporé à des mélanges de terre locale afin de produire un enduit protecteur servant à recouvrir les murs, et parfois certaines parties des toitures, de manière comparable à un crépissage.

Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le beurre de karité n’était pas utilisé pur. Mélangé à l’argile, au sable et à d’autres composants naturels, il s’intégrait à la matrice du matériau et jouait principalement un rôle d’agent hydrophobe, limitant l’infiltration de l’eau et améliorant la résistance des surfaces aux vents secs, à la poussière et aux intempéries souvent intenses dans ces régions.

Une fois absorbé dans l’enduit, le karité ne se comportait plus comme une graisse susceptible de fondre au soleil : stabilisé par les particules minérales et progressivement durci par l’oxydation naturelle, il contribuait à renforcer la durabilité des revêtements.

Ces pratiques, encore observables dans certaines régions du Sahel, comme dans l'architecture banco, illustrent l’ingéniosité des techniques vernaculaires africaines, capables de transformer une ressource alimentaire et cosmétique en véritable solution architecturale adaptée aux conditions climatiques locales.

Ibn Battûta vs Mungo Park : Rétablir la vérité

Illustration comparative d’Ibn Battûta et Mungo Park autour d’une carte du Mali, évoquant l’histoire du karité et sa description scientifiqueL'histoire officielle a souvent privilégié le nom de l'explorateur écossais Mungo Park (XVIIIe siècle), allant jusqu'à l'immortaliser dans le nom scientifique de l'espèce : Butyrospermum parkii.

Pourtant, les sources montrent que Mungo Park s'est lui-même appuyé sur les récits d'Ibn Battûta pour préparer ses expéditions sur le fleuve niger, près de 400 ans plus tard.

Ainsi, en choisissant de mettre en avant Ibn Battûta, nous ne faisons pas qu’un rappel historique : nous rendons hommage à la vision d’un explorateur musulman qui avait déjà observé, plusieurs siècles plus tôt, que le karité était un trésor culturel et technique appartenant d'abord aux peuples africains et aux femmes qui le façonnent.

Aujourd’hui, alors que la botanique moderne retient le nom de Vitellaria paradoxa, il est légitime de rappeler cette chronologie. Le karité n’est pas une « matière première » révélée par l’industrie ; c’est un savoir-faire millénaire dont Ibn Battûta fut l’un des premiers témoins étrangers.

Et pour Trésors d’Afrique, valoriser le beurre de karité brut, c’est respecter cette histoire. C’est reconnaître que chaque noisette de beurre porte en elle plusieurs siècles de mémoire écrite et des millénaires de transmission orale.

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F.A.Q

Comment écrit t-on Ibn Battûta en arabe ?

En arabe, son nom s'écrit ابن بطوطة.

Que signifie le nom Ibn Battûta ?

En arabe, ibn (ابن) signifie « fils de ». Le nom Ibn Battûta peut donc se traduire littéralement par « fils de Battûta ».

Le terme Baṭṭûṭa quant à lui, dérive de la racine arabe baṭṭ (بطّ), qui signifie « canard ». Il s’agit d’un diminutif affectif que l’on peut traduire par « petit canard » ou « caneton » en rapport avec sa démarche particulière, car il est rapporté qu'il boitait.

Quelle est l'importance d'Ibn Battûta dans l'histoire du beurre de karité ?

Dans l'histoire du karité, Ibn Battûta est une figure fondamentale car il est l'un, si ce n'est le premier voyageur à avoir documenté par écrit l'importance de cet arbre et de son beurre dans la culture africaine, bien avant les explorations européennes

Références

Atoumasamba SISSOKO➤

Écrit par

Atoumasamba SISSOKO➤

Fondatrice de Trésors d'Afrique Conseillère en médecine prophétique*
À travers ses articles, Atoumasamba partage son expertise des plantes médicinales africaines et des savoirs traditionnels, pour accompagner celles et ceux qui cherchent des solutions naturelles et accessibles pour prendre soin de leur santé au quotidien.
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